JULES
JANSSENS , LE
DÂNESH-NÂMEH d'IBN SÎNÂ : UN TEXTE À REVOIR ? Bulletin de Philosophie Médiévale
(Louvain-la-Neuve) volume: 28 (1986), pp. 163-177.
English Abstract
In this study, Author first points out that a number of
paragraphs of the metaphysical part of the Dânesh-Nâmeh have their exact Arabic
counterpart in the Taclîtqât, which seems to indicate the
existence of an original Arabic work by Ibn Sînâ himself (it seems less probable that Ibn Sînâ would have translated parts of his Dânesh-Nâmeh into Arabic).
In the second part of the study, Author describes in
detail the close resemblance, which can be shown to exist between the Dânesh-Nâmeh, and al-Ghazzâlîs Maqâsid al-falasifa, Intentions of the
philosophers. Since author did not discover many important omissions and
only found minor additions (most of the time concrete examples, which are
clearly intended to render the text more accessible), Author concludes that the
Maqâsid al-falasifa is a slightly interpretive
translation of the Dânesh-Nâmeh. Moreover, in view of the much
more logical order of al-Ghazzâlî
version Author wonders whether the actual text of the Dânesh-Nâmeh (notwithstanding the manuscript evidence!) has been
written as such by Ibn Sînâ himself.
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IV, 3. - LE DÂNESH-NÂMEH d'IBN SÎNÂ : UN TEXTE À REVOIR ?
Quelques considérations a propos de la découverte d'un original (partiel) (dans les Taclîtqât) et d'une
traduction (interprétative?) (les Maqâsid d'al-Ghazzâlî) arabes.
Le Dânesh-Nâmeh
[1] d'Ibn Sînâ se. révèle un écrit
philosophique particulier à plus d'un égard. Il se distingue d'abord par la
langue utilisée, le persan moderne- étant ainsi, si pas le premier, au moins un
des premiers textes du genre philosophique écrits en cette langue ; par sa
division générale -l'étude de la métaphysique y précède celle de la physique et
des mathématiques ; enfin, par son caractère hautement abstrait et synthétique
-ce qui le révèle comme une encyclopédie foncièrement philosophique. Ces
particularités ne rendent évidemment pas faciles ni l'interprétation, ni
l'édition ou la traduction de cette oeuvre. Par conséquent, toute indication
pouvant contribuer à une meilleure compréhension vaut la peine d'être examinée
en détail.
Nous croyons en avoir découvert deux. Il
s'agit d'abord de ce qui fut probablement la première rédaction, faite par Ibn
Sînâ lui-même, de la partie métaphysique du Dânesh-Nâmeh,
au moins de quelques fragments qui en ont été conservés. Ce 'brouillon' fut
rédigé par lui en langue arabe, et se retrouve dans ses Taclîtqât [2] Glosses (concernant la métaphysique et la psychologie d'Aristote).
En second lieu, nous croyons pouvoir affirmer que les Maqâsid al-falasifa [3], un texte d'attribution certaine à al-Ghazzâlî, ne [p.163] contiennent nullement un résumé par celui-ci
des grandes thèses philosophiques développées avant lui -comme la majorité des
commentateurs a cru jusqu'à maintenant [4]-, mais tout simplement une traduction,
bien de par sa main, en arabe de ce même Dânesh-Nâmeh
d'Ibn Sina. Celle-ci ne s'avère pas littérale, mais elle respecte néanmoins
l'essentiel du contenu -ainsi la meilleure qualification nous paraît être celle
de 'traduction interprétative'. Démontrons maintenant les données concrètes de
cette double 'découverte'.
Signalons d'abord les parallèles existent entre les Taclîtqât et le cIlm
Ilâhî du Dânesh-Nâmeh.
Dânesh-Nâmeh Taclîtqât
§ 9 1741. 18-175 1.9
20 176 1.
12-177 1.5; 177 1. 19-178
1.
24; 179 1. 8-13
21 181 1.
5-12; 182 1. 9-16
22 182 1.
16- 183 1.8
23 185 1.
22-23
24 184 1.
28 -185 1.7
25 186 1.
8- 187 1. 12 [p.164]
26 187 1.
16- 188 1. 15
27 188 1.
16- 189 1. 5
28 189 1.
6-21
29 189
1. 24 - 190 1. 26 ; 192 1. 11-16
30 193 1.
5-15
32 13-14 1.
2 ; 14.1. 27- 15 1. 9
33 16 1. 10
-17 1. 4 ; 18 1. 8-17 ;
18,1.
23-19 1. 14
34 19 1,
15- 20 1. 10
35 20 1.
23- 21 1. 3 ; 21 1. 19- 22
12
36 22 1.
3-9.
Précisons en toute honnêteté que dans
certain de ces cas, il vaut mieux parler de paraphrase que de traduction
littérale, ainsi pour les paragraphes 23,
24, 27 et 29, le début des paragraphes 20 et 32, le milieu du paragraphe 33 et la seconde moitié du
paragraphe 35.
Mais n'est-il pas alors péremptoire,
voire injustifié, de désigner ces quelques fragments des Taclîtqât comme ayant fait partie d'un original arabe?
Nous ne le croyons pas. Il est à
remarquer qu'il s'agit bien de deux ensembles -les paragraphes 20 à 30 ainsi que 32 à 36- repris tels quels dans les Taclîtqât, p. 175-193 et 13-22, c'est-à-dire la fin et le début de l'édition actuelle. Ne
peut-on pas en déduire raisonnablement qu'il y ait eu un glissement dans cette
dernière, ou plus probablement dans la tradition manuscrite sur laquelle elle
se base? A cette occasion, une partie -le paragraphe 31 et le tout début du paragraphe 32- se serait perdue,
ce déplacement ayant été accompagné de la perte d'un ou de plusieurs folios. En
plus, la présence d'un correspondant arabe au paragraphe 9 -et comme nous
n'avons effectué qu'une première analyse asse hâtive, il se peut que certains
parallèles nous aient échappé- ne fait qu'accroître la probabilité de l'existence
d'un original arabe de le partie métaphysique entière à l'intérieur des Taclîtqât.
Remarquons d'ailleurs que l'édition
récente de celles-ci par Badawi apparaît a première vue assez défectueuse. En
effet, une comparaison plus détaillée entre la rédaction arabe et la persane,
spécialement concernant les paragraphes 22 et 33, nous a révélé des fautes de
lecture, par exemple, p. 17, 1. 1 khayr ann
au lieu de wujûd ann ; p. 19, 1.2 na cqalu au lieu de naf
calu ; des
omissions, par exemple, p. 175 1.6 la catégorie de possession (ar. malaka , pers. mulk) a clairement
été oubliée ; p. 183 1. 4 toute une phrase est tombée entre al-khâssa et fa-idhan ; voire des distorsions, par exemple, p. 17 1. 3 où la
formulation actuelle arabe est incompréhensibile -une omission en est
probablement la cause principale-, mais on se demande si l'ordre actuel des
mots est bien correct ; p. 19 1. 2 wa-lâ jusqu'à 1. 3 nafi c est, tel
quel, un passage entièrement superflu - à
partir du persan on y attendrait quelque chose dans le genre de wa-in yakûn bi-shawq.
Il se peut que certaines de ces fautes
soient à incriminer à des copistes anciens. Comme nous n'avons pas eu le temps de consulter des
manuscrits, nous ne sommes malheureusement pas capables d'en fixer les limites
exactes[5]. Toutefois, on ne peut s'empêcher de
croire que M. Badawi a fait son édition un peu à la hâte -ce qui expliquerait e.a. l'absence d'un appareil critique,
indiquant les variantes de lecture. Qu'elle reste dans l'ensemble encore assez
honnête n'est probablement dû qu'à
sa grande érudition, plutôt qu'à
un examen minutieux de tous les manuscrits existants. Ainsi, elle est utile,
mail à utiliser avec précaution.
Par contra, l'édition persane semble
avoir été faite avec beaucoup plus de soin. Néanmoins, on y rencontre quelques
fautes, mais très souvent d'ordre plutôt secondaire, bien qu'une correction
plus fondamentale s'impose parfois, comme par exemple p. 75, 1. 9-10, où le
sens requiert la lecture suivante : andar
mâhiyya (au lieu de wujûb al-wujûd)
wâjib al-wujûd wa-în mâhiyya wujûb al-wujûd (au lieu de wâjib-al-wjûd ast), ce qui est confirme
par l'original arabe [p.166] (Tacl., p. 183, 1. 2-3 bien qu'il n'y ait
pas de correspondance littérale absolue).
Toutefois, le texte persan, tel qu'il est
présenté actuellement (et qu'il a été conserve dans la majorité (totalité?) des
manuscrits), frappe par un manque de logique assez évident dans le
développement des idées. Ainsi, par exemple, dans la partie métaphysique,
l'expose du retour à Dieu précède celui de la création.
Il est vrai qu'Ibn Sînâ a consciemment adopté une structure particulière pour
cette oeuvre, comme nous l'avons indiqué au début. Mais cela ne nous semble pas
justifier des déplacements aussi inhabituels qua celui que nous venons de
mentionner. A notre grand étonnement, Ghazzâlî
dans ses Maqâsid offre
cet ordre naturel, tout en gardant la spécificité de la division générale.
Qu'il sy inspire largement du Dânesh-Nâmeh ne peut être mis en doute. Les deux
écrits démontrent une très forte ressemblance quant au contenu. L'apport personnel
de Ghazzâlî semble à première vue se limiter à
l'ajout de quelques résumés et à la
concrétisation de certaines idées très abstraites (souvent par le biais
d'exemples). IL est a remarquer en plus qu'il évoque, sans émettre aucune
réserve, quelques thèses philosophiques, qu'il qualifie partout ailleurs
d'impies, comme par exemple l'éternité du monde, la résurrection de lâme
seule, on qu'il les évite scrupuleusement, comme par exemple la possibilité
d'une vie 'imaginale' dans l' au-delà[6]. Tout ceci nous fait incliner vers lhypothèse
d' une traduction interprétative. Mais à
quel degré elle est ainsi, dépend principalement de l'explication à donner aux différences d'ordre dans les deux exposés. Sont-elles dues à un remaniement par Ghazzâlî
lui-même, ou, par contre, s'expliquent-elles par une corruption dans la
tradition manuscrite du Dânesh-Nâmeh à un certain moment de l'histoire? Ce qui plaide en faveur de la première
alternative, cest la présence dautres remaniements -bien que d'envergure plus
modeste-. Mais on peut [p.167] dénombrer plusieurs arguments à l'avantage de la
seconde : 1. il est assez inconcevable qu'un esprit aussi brillant et
systématique que celui d'Ibn Sînâ ait rédigé un texte si maladroitement
structuré ; 2. l'ordre, retenu dans les Maqâsid, recoupe celui des grandes oeuvres
avicenniennes hors du Dânesh-Nâmeh ; 3. une corruption dans la tradition
manuscrite est bien concevable, quand on sait que Juzjânî le fameux disciple
d'Ibn Sînâ, a reconstitué la partie mathématique,
parce que, selon ses propres mots, il n'avait pas pu retrouver l'original[7]. Aucun de ces éléments n'a pourtant de
valeur décisive. Ainsi, afin de pouvoir prononcer un jugement définitif, une
analyse comparative et approfondie s'avère nécessaire. En attendant celle-ci [8], nous penchons -mais avec les réserves
voulues- vers la dernière alternative.
Donnons maintenant un aperçu global des
parallèles qui existent entre les Maqâsid et
le Dânesh-Nâmeh. Pour faciliter la tâche du lecteur, nous
signalerons à la fin de chaque partie, brièvement, les glissements les plus
importants entre les deux textes, y ajoutant un premier essai d'explication.
(Pour les Maqâsid, nous nous référons a lédition de S.
Dunyâ).
I. Partie logique
Dânesh-Nâmeh Maqâsid
§ 1 p.
33-37, 1. 13
2 40,
1. 1-17
3 40,
1. 18-41, 1. 7
4 44-48,
1. 3
5 48,1.
4-50, 1. 20 et p. 52, 1. 12-19
6 50,
1. 21- 52, 1. 11
7 41,
1. 8- 42, 1. 6
8 53-54,
1. 7 [168]
9 54,
1. 8-15
10 55,
1. 16-17 ; 57, 1. 22-60, 1. 5
et
60, 1. 19- 61
11 55,
1. 17-57, 1. 21 et 60, 1. 6-18.
12 62-64,
1. 3
13 64,
1. 4-65
14 66,
1. 9-67, 1. 18
15 67,
1. 19- 69
16 70-72,
1. 12
17 77,
1. 7- 80, 1. 6
18 80,
1. 19- 83
19 84-
86, 1. 8
20 86,
1. 9- 87
21 96-99,
1. 3
22 88
23 89
- 90, 1.4
24 manque
25 90,
1. 5- 95
26 99,
1. 4 - 101
27 102-
109
28 110-112
29 122-
123, 1. 9
30 123,
1. 10- 125, 1. 9
31 127,
1. 12 -128, 1. 18
32 125,
1. 10 -fin; 126, 1. 15- 127,
1.
11 et 129, 1. 4-fin 33
120-121
34 118-119
35 113
- 117.
Les déplacements les plus importants à signaler sont : le § 7 (qui continue tout naturellement
l'exposé du terme simple, entamé au § 3), le § 21 (sur les syllogismes composés, qui
ressortent ici comme la réponse adéquate au raisonnement par analogie des
dialecticiens) ; les § 33, 34 et 35 (dont l'ordre a été renversé, et qui ont été
ainai placés entre les § 28 et 29 - le § 35, avec ses conseils contra le sophisme
faisant logiquement [169] suite au § 28 sur la
dialectique et le § 33 précédant aussi logiquement
le § 29, car ce dernier n'offre qu'un complément de
commentaire sur le syllogisme démonstratif proprement étudié dans le premier).
En outre, on constate un double mélange : une première fois entre les § 10 et 11, une
seconds entre les § 31 et 32 (nous ne pouvons pas
entrer dans le détail ici, mais là aussi, cela s'avère souvent beaucoup plus
logique), ainsi qua l'absence de léquivalent d'un paragraphe, le 24, où il est
question d'un raisonnement (faible!) par analogie (Ghazzâlî la peut-être, à cause de cela, jugé indigne d'un traité de logique).
II. Métaphysique
Dânesh-Nâmeh Maqâsid
§ 1 134
- 137
2 138-
140, 1. 16
3 140,
1. 17- 143, 1. 6
4 144
- 147, 1. 12
5 154,
1. 16- 157, 1. 1
6 147,
1. 13 - 154, 1. 15
7 157,
1. 2-23
8 158
- 162
9 163
- 165
10 166
- 170, 1. 15
11 171
- 174, 1. 4
12 174,
1. 5- 183, 1. 8
13 183,
1. 9 - 187, 1. 12
14 187,
1. 13- 189, 1. 2
15 189,
1. 3 - 192
16 193
- 200, 1. 3
17 200,
1. 4 - 203, 1. 16
18 203,
1. 17 - 205, 1. 11
19 212,
1. 9- 213, 1. 7
20 205,
1. 12- 209
21 216,
1. 1-22
22 213,
1. 8 - 215, 1. 17
23 215,
1. 18 fin [170]
24 211,
1. 13 -212, 1. 8
25 216,
1. 23 -219. 1. 13
26 223
- 224, 1. 22
27 219,
1. 14 - 222, 1. 2
28 222,
1. 3 - 21
29 225,
1. 9 - 229, 1. 12
30 229,
1. 13 - 232, 1. 1
31 232,
1. 2- 233, 1. 8
32 233,
1. 9 - 234
33 235
- 239, 1. 14
34 239,
1. 15 - 240. 1. 22
35 240,
1. 23 - 241, 1. 19
36 241,
1. 20 - 242, 1. 11
37 242,
1. 12 - 249
38 288
- 290, 1. 8
39 253
- 254, 1. 15
40 254,
1. 16 - 255, 1. 4
41 297,
1. 7 - 299, 1. 8
42 255,
1. 5 - 256, 1. 12
43 256,
1. 13 - 258, 1. 10
44 258,
1. 11- 261, 1. 10
45 261,
1. 11 - 267, 1. 2
46 271,
1. 12 - 272, 1. 20
47 272,
1. 21- 274, 1. 14
48 275,
1. 5-20 et Fys., 318, 1. 11
319,
1. 4
49 267,
1. 3 - 268, 1. 3
50 268,
1. 4 - 270
51 274,
1. 15- 275, 1. 4 et 275, 1.
21-
279, 1. 8
52-53 279,
1. 9 - 283, 1. 16
54 283,
1. 17 - 287
55 290,
1. 10- 291, 1. 14
56 291,
1. 15 - 293
57 294
- 297, 1. 6 et 299, 1. 9- 300. [171]
Signalons et commentons les glissements suivants : le § 5 est déplace après le §